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Boualem Rémini, chercheur en hydraulique
L’ALgérie est à L’abri du manque d’eau jusqu’à 2030 Abonnez-vous au flux RSS des articles

15 avril 2012
17:00

Il importe de responsabiliser l’ensemble des acteurs et d’envisager la pluralité des solutions disponibles, sur le plan économique comme sur le plan technologique, pour réguler nos consommations d’eau et satisfaire efficacement nos besoins domestiques, industriels et agricoles. Le docteur et chercheur en hydraulique Boualem Rémini, rencontré à Tlemcen, nous en dit plus.

L’Eco : mis à part les barrages, y a-t-il d’autres moyens de «stocker» l’eau ?

Boualem Rémini : je pense que vous voulez parler des techniques pour récupérer les eaux de ruissellement et de surface. Dans ce cas, on peut parler de recharge artificielle des nappes. De façon très simple, le site de recharge est l’inverse de celui d’une retenue ou d’un barrage. Il faut chercher un lieu à forte perméabilité pour accélérer les infiltrations et minimiser l’évaporation. A mon avis, l’Algérie est très en retard dans ce domaine, malgré son prix moins onéreux. Il suffit de creuser deux à trois bassins à côté d’un cours d’eau : un bassin de décantation et un bassin d’infiltration. Il suffit d’étudier la perméabilité du site pour déterminer le débit d’infiltration, ainsi que le transport solide du cours d’eau pour évaluer le débit des sédiments qui seront décantés dans le premier bassin. A ma connaissance il existe deux expériences de ce type en Algérie. Dans la wilaya de Tipaza, les lâchers d’eau par la vanne de fond du barrage de Boukourdane permettent de réalimenter la nappe et, par conséquent, les puits qui se trouvent en aval du barrage se remplissent. Il est fort possible qu’en 2025, au niveau des barrages, le volume atteindra les 20 milliards de mètres cubes, mais il faut voir avec la projection de construction de nouveaux barrages par l’ANBT d’ici là. De plus, il est indispensable de réévaluer la capacité de notre réseau hydrographique.

Et en ce qui concerne les recharges artificielles ?

Toutes les nappes se rechargent naturellement mais à de vitesses variables puisque le sol est hétérogène. Dans ce cas, il faut chercher le lieu le plus perméable, ayant une vitesse d’infiltration importante. On peut trouver des sites dans le lit ou à côté des cours d’eau. Il suffit de réaliser une digue dans le cours d’eau pour accélérer l’infiltration pour le premier cas. Pour le deuxième cas, il suffit de creuser un bassin et de dévier une partie du cours d’eau vers ce bassin pour réalimenter la nappe. Une expérience menée par l’Institut de recherche pour le développement (IRD France), dans les années 1980 en Tunisie, a donné de très bons résultats. Ils ont réalisé des retenues collinaires qui permettent à l’eau de s’infiltrer rapidement. Les puits qui se trouvaient en aval ont été remplis d’eau de bonne qualité. Mais il est important de souligner sur ce point que ce système est utilisé en Algérie depuis plus de 5 siècles dans la vallée de M’zab. Le long de l’oued M’zab il y avait 17 digues appelées «ahbass» ; le dernier barrage se trouve à El Atteuf. Ces ouvrages ralentissent les crues en rechargeant la nappe phréatique. Des milliers de puits («hassi») alimentaient les oasis de la vallée. Malheureusement, aujourd’hui, il ne reste que deux «ahbass» qui se trouvent dans un état très dégradé ; il s’agit de Ahbass Ajdid et Ahbass El Atteuf.

Quel est l’impact des changements climatiques sur les barrages ?

Aucun chercheur ne peut nier cet état de fait, puisqu’il y aura un problème de régime pluviométrique qui va se répercuter sur le taux de remplissage des barrages. Les changements climatiques ont un effet direct sur l’évaporation des lacs, des barrages. Aujourd’hui, la hauteur perdue des réservoirs de barrages est de l’ordre d’un mètre dans le nord et de 2 m dans le Sud algérien. Ces valeurs seront revues à la hausse dans les années à venir. Au volet envasement, l’on enregistre actuellement 45 millions de mètres cubes/an. Ce chiffre sera revu à la hausse dans les années à venir pour le même nombre de barrages. La quantité de terre érodée augmentera suite aux crues dévastatrices qui ruisselleront sur des sols secs et disséqués. Ceci dit, l’envasement est un phénomène naturel. Tous les barrages de la planète s’envasent, mais à des vitesses variables. Il se trouve que l’Afrique du Nord est considérée comme une région très sensible à l’envasement. Par exemple, en Algérie, 15 barrages sont très envasés sur les 65 que compte le pays. Le taux d’envasement de certains d’entre eux est très faible ; c’est le cas des barrages de Boukourdane et Keddara. Les barrages de SMB et Bakhada, qui étaient classés parmi les moins envasés, sont aujourd’hui classés parmi les plus envasés d’Algérie. Leur taux d’envasement a pratiquement doublé en 20 ans d’exploitation à cause de la dégradation de leurs bassins versants.

Vous avez, dans votre ouvrage sur les foggaras, évoqué leur efficacité. Parlez nous de ce système d’irrigation…

Aujourd’hui, environ 800 foggaras sont opérationnelles ; leur débit est inférieur à 3 m3/s. La bonne nouvelle est qu’il y a aujourd’hui des projets de rénovation de certaines foggaras à Adrar, Timimoun et Bechar. Il y a des doutes de l’origine de cette technique. Certains auteurs disent qu’elle est d’origine Iranienne, d’autres qu’elle est locale. Pour moi, le problème n’est pas là. Si aujourd’hui, la foggara est concurrencée par les techniques modernes de captage, le nombre de foggaras opérationnelles dans le monde est estimé à 30 000, dont 22 000 en exploitation en Iran. La foggara existe dans une trentaine de pays dont 16 pays arabes ; c’est un patrimoine culturel mondial qu’il faut sauver. Si le principe de fonctionnement est le même dans tous ces pays, basé sur des galeries souterraines, la source de captage est différente d’une région à une autre. L’originalité en Algérie est qu’il existe 7 types foggaras dans le Sahara. La distribution et le partage de l’eau de la foggara algérienne sont uniques au monde. Nos aïeux ont pu obtenir de l’eau grâce aux foggaras, qu’ils ont développées depuis plus de 10 siècles. Ils ont appris à gérer la ressource en eau et son partage équitable en période de crise. C’est ainsi que lors de la baisse progressive du niveau piézométrique de la nappe, qui se traduit par une diminution du débit de la foggara, les Oasiens ont adopté des méthodes pour l’accroître par le prolongement et l’ajout de nouvelles galeries au drain initial.

Et-ce un système de partage ?

Je peux vous dire que c’est un système original, unique au monde. Il montre comment les Mozabites, durant des siècles, ont pu vivre grâce à une crue ou deux par an. Le système consiste à récupérer toute l’eau qui tombe dans les montagnes rocheuses du M’zab sans en perdre une goutte. Toutes les crues sont dirigées vers les jardins et l’eau est partagée équitablement. Lors d’une mission effectuée dans la vallée du M’zab, j’ai constaté que ce patrimoine mondial est en dégradation et risque même de disparaître dans quelques années. Plusieurs ouvrages de ce système ont disparu. Les seguias et les canaux de la palmeraie ont pratiquement disparu depuis la crue de 2008. Le système de partage de Bouchendjen, connu mondialement, est en piteux état depuis la crue de 2008. Les Ahbass Ajdid et Atteuf sont très dégradés. Dans deux ou trois ans, ce système disparaîtra à Ghardaïa, comme à Mettlili et Beni Izguen. Ce sont donc des techniques efficaces ? En matière d’eau, Il y a une nette amélioration ces dernières années du point de vue quantitatif et qualitatif. Il y a moins de pénuries et de maladies à transmission hydrique, c’est très encourageant. Il est temps d’augmenter notre stock d’eau douce grâce à de nouvelles techniques. Si aujourd’hui l’Algérie possède 65 grands barrages, 5 grandes stations de dessalement et des transferts gigantesques d’eau, on est en retard dans le domaine de la recharge artificielle des nappes, la réutilisation des eaux épurées dans le domaine de l’agriculture. Il faut signaler que l’Algérie a fait un grand pas dans la réalisation des stations d’épuration. Cependant il est également indispensable de noter la nécessité de protéger la foggara au passé prospère.

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