mardi 22 août 2017 Recevez l’actualité par courriel ou flux RSS

Rachid Boudjemaâ, économiste universitaire
«La mise à niveau des PME ne peut se suffire d’un dispositif juridico-financier» Abonnez-vous au flux RSS des articles

17 avril 2013
15:31
1 commentaire M.Rachid Boudjemaâ

"Beaucoup de PME n’ont pas aujourd’hui le smig de survie dans un contexte d’ouverture; ce qui explique d’ailleurs leur forte mortalité. Ensuite, les conditions liées aux relations très peu encourageantes qu’ont les divers acteurs du développement avec les PME".

 

L’Eco : Les besoins de mise à niveau étaient évalués à environ 20 000 entreprises d’ici 2014. Quel commentaire pouvez-vous en faire ?

Rachid Boudjemaâ : effectivement, le gouvernement algérien a mis en œuvre un programme de mise à niveau des PME assez ambitieux ciblant 20 000 entreprises et dont le coût est de 283 milliards de DA. Et si l’on y ajoute les bonifications sur les intérêts des crédits bancaires, ce coût grimpe à 380 milliards de dinars. Quant à l’objet de ce programme, il a trait à la prise en charge des aspects immatériels du développement des PME qui sont longtemps éludés au profit de ses aspects matériels : l’amélioration de leurs capacités de gestion et d’organisation, de leur système qualité, de leurs ressources humaines et de leurs systèmes d’information et de connaissances. Aux moyens nationaux dédiés aux PME, s’ajoute le programme d’appui aux PME de l’Union européenne (PME II) de 44 millions d’euros (dont 40 millions proviennent de l’Union européenne, 03 millions de l’Algérie et 1 million des contributions des PME bénéficiaires) visant à soutenir leur développement, notamment dans les secteurs répertoriés aujourd’hui comme foyers potentiels de la croissance: activités agroalimentaires et industrielles(mécanique, métallurgie, pharmacie, matériaux de construction)  BTP, pêche, tourisme, hôtellerie, services, transport, et technologies de l’information et de la communication.

Il faut évidemment saluer cette nouvelle attitude de l’Etat à l’égard du secteur privé, compte tenu notamment des garde-fous historiques qu’il a longtemps mis à son émergence et à son développement.  Mais la partie est-elle gagnée pour autant ? Sincèrement, je ne le pense pas dans les conditions actuelles.  En effet, la mise à niveau des PME ne peut se suffire d’un dispositif juridico-financier mais repose sur des conditions strictes (situation vis-à vis du Fisc de la CNAS, de la Casnos, de la Cacobath, etc.) que ces entreprises peuvent interpréter avant tout comme l’occasion longtemps rêvée des pouvoirs publics d’opérer leur «mise à nu», au sens de leur soumission à l’impératif de transparence comptable et financière. De ce fait, en raison des relations de suspicion anciennes qui existent entre l’Etat et le secteur privé, il serait difficile d’escompter à première vue une forte mobilisation des entrepreneurs. D’ailleurs, comme vous le dites si bien, cette mobilisation reste fragile encore aujourd’hui. Beaucoup de pédagogie s’impose alors si l’on veut que les termes de la nouvelle dynamique économique promue ne soient pas «stérilisés». Cette fin serait vite atteinte si l’aide promise par l’Etat était vue par les PME comme un «appât» visant à les attirer dans un piège qui se refermera sur elles plus tard.

 

L’esprit de ce programme de mise à niveau des PME consiste à préparer les entreprises nationales à affronter la compétition internationale et à permettre la diversification de nos exportations. Pensez-vous que cette œuvre de mise à niveau réussirait à rendre nos entreprises compétitives ?

 

La mise à niveau des PME est en principe conçue comme une stratégie qui vise à donner aux entreprises algériennes des aptitudes suffisantes pour affronter les défis que leur impose la mondialisation d’aujourd’hui où l’incertitude, la turbulence et l’imprévisibilité sont légion. Comprise ainsi, elle est sous-tendue par une série d’objectifs : diversification, croissance, compétitivité, rentabilité, innovation, etc. Cette mise à niveau a-t-elle des chances de réussite ? Il est difficile de répondre affirmativement à  cette question tant les conditions qui y sont nécessaires sont à la fois diverses, nombreuses et difficiles à réunir. Par souci pédagogique, ces conditions peuvent classées en trois groupes : d’abord, les conditions liées à la mauvaise qualité des processus de production des PME : manque de main-d’œuvre qualifiée, pénurie  généralisée de compétences dans les domaines liés aux fondamentaux de l’économie moderne de marché (management, finance, marketing, stratégie).

Eu égard à la faiblesse de leur capital humain et de leurs capacités matérielles, financières et organisationnelles, bon nombre de PME ne doivent leur survie qu’à des opportunités où le relationnel joue un rôle fondamental. Beaucoup de PME n’ont pas aujourd’hui le smig de survie dans un contexte d’ouverture; ce qui explique d’ailleurs leur forte mortalité. Ensuite, les conditions liées aux relations très peu encourageantes qu’ont les divers acteurs du développement avec les PME. En effet, ces dernières ne bénéficient pas de mécanismes codifiés de protection. Contrairement à ce qui se passe dans plusieurs pays développés, l’Etat n’a accru que depuis peu la marge de préférence nationale. Quant aux entreprises structurantes, banques et assurances, elles ne les intègrent pas encore comme un axe sérieux de leurs stratégies. Enfin, les conditions  liées à l’environnement général dans lequel exercent les PME : faible accès au foncier et au crédit bancaire, lourdeurs et barrières administratives, accès limité à l’information, lenteur dans le  dédouanement, dans l’obtention du permis de construire et dans l’immatriculation de l’entreprise, harcèlement fiscal, bas niveau des infrastructures (réseaux de téléphone, eau, électricité, services portuaires), système juridique et judiciaire inadapté aux exigences d’une économie de marché, absence de législation en matière de faillite, de résolution des différends, de juges commerciaux, etc.

Ces obstacles, tous externes au processus de production des PME, peuvent être classés, au prix de quelques imperfections mineures, en quatre grands sous-ensembles affectant chacun un ou plusieurs aspects du cycle de vie des entreprises. On distingue : les obstacles liés à la compétitivité(compétition du secteur informel, corruption, longs délais de traitement des dossiers par les banques, taux d’impôt, qualité des services portuaires), les obstacles liés au financement (accès au crédit, accès aux devises, coût du crédit) ; les obstacles politiques, administratifs, réglementaires et législatifs (incertitudes liées à la politique économique, administration fiscale, douanes et réglementation, enregistrement des entreprises, législation du travail) et enfinles obstacles qui entravent l’investissement de création ou d’extension des PME(accès au foncier) ou qui altèrent quelque peu leurs fonctions de production (pénurie de main-d’œuvre, accès à l’énergie). 

 

Le ministère de l’Industrie veut promouvoir les filières industrielles présentant un fort potentiel de développement d’après vous, quels sont les secteurs qui s’imposent en priorité pour leur développement ?

 

Le choix des activités devant être encouragées par l’Etat en vue de diversifier l’économie nationale, promouvoir un processus de croissance hors hydrocarbures et réduire les importations ne doit ni être fondé sur un simple mimétisme économique, ni réduit à une simple liste de domaines que l’on confectionnerait dans les bureaux ministériels. Pour que ce choix soit pertinent, voire opérationnel, il conviendrait de l’inscrire dans une stratégie qui interrogerait scientifiquement aussi bien les capacités et possibilités économiques de l’Algérie (que sait-on ou peut-on produire compte tenu de nos avantages naturels et artificiels ?) et la structure de ses importations que les opportunités et menaces de l’économie mondiale. Au minimum, il importe d’établir d’une part un sérieux diagnostic de l’économie algérienne et d’élaborer d’autre part sans délai sur sa base et compte tenu des modalités mouvantes d’évolution de l’économie mondiale, un plan d’action flexible devant être mis immédiatement en œuvre. Dans ce cadre, la mise en place d’un observatoire de l’économie nationale et d’un observatoire de l’économie mondiale doit être recommandée. Il s’agit là de deux bonnes boussoles qui pourraient aider l’Algérie à savoir régulièrement ce qu’elle est, à repérer sa voie ainsi que celle du monde dans lequel elle évolue. Mais dans tous les cas, l’agriculture et les industries agroalimentaire et pharmaceutique doivent figurer parmi les créneaux prioritaires du développement, moins en raison de leur potentiel de croissance que de leur fonction vitale.

 

Les entreprises du BTPH candidates aux actions de mise à niveau dominent à hauteur de 59% tandis que celles du secteur de l’industrie représentent 18% des candidats. N’y a-t-il pas risque de tourner en rond lorsque l’industrie, l’agriculture et autres secteurs à forte valeur ajoutée viennent en appendice du classement ?

 

Vos craintes sont légitimes parce qu’une mauvaise allocation des ressources comporte toujours le risque de ramener le pays hôte à la case départ et ce, quel que soit l’élan financier consenti par l’Etat. Il faut rappeler que l’Algérie a dépensé depuis l’indépendance des sommes faramineuses pour des résultats qui n’ont pas été souvent à la hauteur de l’attente citoyenne. Cela prouve tout au moins que le développement est une question sérieuse parce que rebelle. Et en tant que tel, il ne peut être contenu ni dans un moule exclusivement financier ni dans un moule exclusivement législatif ou réglementaire. Malheureusement, depuis 1962, l’Etat algérien tente de l’enfermer sans succès dans ces deux moules. C’est ce qui explique qu’en Algérie, les réformes défilent et meurent dans la continuité systémique.  (L'Eco N 62)

Ali Ben Mohamed

Mots-clés
Sur le même sujet
02déc. 2016

L’entreprise Moussaoui à la recherche des opportunités africaines

20mai 2015

Azziouz Laib, Directeur de la Bourse de sous-traitance et du partenariat «La loi sur l’orientation de la PME doit être révisée»

05juin 2012

Abd Elmadjid Messbah, consultant en entreprise et professeur à l’école des hautes études commerciales «Les PME algériennes encore loin des normes»

Commentaires

03 Aoû 2013
zakaricci chaalal 22h51

comment calculez le SMIG en Algerie?

Votre commentaire

Inscrivez-vous  ou  connectez-vous  afin de pouvoir laisser un commentaire.