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Abdoul Kane, Coordinateur et Expert auprès de la CEA (Nations Unies)
"Il faut croire aux vertus des espaces économiques" Abonnez-vous au flux RSS des articles

25 mai 2015
10:54
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Une fois installée en 2017, la zone de libre-échange à l’échelle continentale (ZLEC) servira d’espace commercial pour plus d'un milliard de consommateurs et sera un moyen puissant pour attirer les investissements nationaux et étrangers, booster  la production, renforcer la compétitivité des entreprises et favoriser le bien-être des populations africaines. Il s’agit d’un projet très ambitieux « réalisable »  aux yeux de Adlan KANE, Coordinateur et Expert de la commission économique des Nations Unies pour l’Afrique (CEA), rencontré à Rabat. 

 

L’Eco : Vous avez annoncé le lancement des négociations pour juillet 2015 à propos du projet de zone de libre-échange à l’échelle continentale, croyez-vous que les Africains dont le taux d’échange entre eux ne dépasse pas les 15%, soient prêts pour ce projet ambitieux ?

Abdoul Kane : Est-ce qu’ils sont prêts ? C’est à eux de le dire d’abord. Mais en même temps, ce sont les grandes ambitions qui structurent le développement. C’est une idée qui est déjà contenue dans le traité d’Abuja entrée en vigueur en 1994. Il s’agit d’un projet de création d’une  communauté économique africaine et donc la zone de libre-échange n’est qu’une première étape. C’est un processus de 35 ans qui doit évoluer à travers les groupements régionaux. C'est-à-dire que ce sont les communautés économiques régionales qui doivent consolider leur zone de libre-échange pour chaque région. Et ensemble, ils vont progressivement aligner leur schéma et leur calendrier pour obtenir une zone de libre-échange continentale et, au-delà, une union douanière.  Un projet ambitieux et en même temps  réaliste et nécessaire. Nécessaire parce qu’aujourd’hui, ce sont les grands ensembles économiques qui structurent les relations économiques internationales et même au-delà certaines négociations planétaires, les Etats se regroupent par  région ou par continent  pour avoir plus de positionnement de négociation. Mais, également parce qu’au niveau du continent,  nous avons déjà  cinq communautés économiques régionales dont certaines ont même dépassé le stage de la zone de libre-échange, sont déjà dans état libre douanière de marché commun. 

Troisièmement, il y a celle qu’on appelle l’initiative tripartite, entre trois communautés économiques régionales, lancée en 2008 qui est la (SADC),  Southern African Development Community. Ensemble cela fait 25 pays qui sont en train de négocier des négociations qui ont débuté  en décembre au Caire mais je crois que l’agenda est renvoyé au mois mai prochain. Mais, si cela est possible à l’échelle de 25 pays, pourquoi ce ne serait pas possible à l’échelle des 54 pays que compte le continent. Donc, oui c’est ambitieux, mais c’est nécessaire et c’est réalisable.

Y a-t-il vraiment une volonté des pays africains pour concrétiser ce projet ?  

 C’est sûr, la volonté existe. Elle a été exprimée et réaffirmée à chaque réunion des instances continentales de décisions notamment le sommet des chefs d’Etat. Ils ont mis  en place des comités de chef d’Etat de haut niveau, constitués de ceux  qui assurent la présidence en exercice des chacune des communautés économiques régionales. Autrement dit, il y a des chefs d’Etats qui sont commis par leurs pairs et veillent à ce que ce processus s’enclenche à compter de  2015 pour probablement donner corps à ce projet en 2017.  Oui, la volonté politique existe. Elle est affirmée et exprimée.

Une volonté, c’est bien mais pour réaliser cet objectif, il faudra des infracteurs routières et ferroviaires importantes pour faciliter la circulation de la marchandise alors que beaucoup de pays ne disposent pas d’infrastructures conséquentes, ce qui demande aussi de l’argent et du temps, est-ce réalisable ?

Il faut nuancer un peu cette appréciation, il est vrai que nous n’avons pas le niveau optimal d’infrastructure et de transport sur le continent. Mais  il y a des réalisations et il y a des progrès. Prenons le cas du projet africain de la transafricaine dont le tronçon Caire-Dakar est bitumé à  99%. Sur 13 263 Kilomètres, 13 192 kms sont déjà bitumés même chose sur le tronçon Dakar-Lagos, entièrement bitumé et qui traverse une dizaine de pays. Le principal  manquant, c’est le tronçon de l’Afrique centrale où le massif forestier, les réseaux fluviaux et lacustre et à un moment les turbulences politiques dans la sous-région, ont relativement retardé cette partie du programme routier.  Maintenant non seulement, il continue d’exister mais il vient d’être renforcé depuis quelques années,  par  le programme  interafricain de développement  des infrastructures qui n’est plus seulement routier mais aussi ferroviaire et de navigation maritime. Il s’agit d’un projet intégré avec un plan d’action à court terme qui s’étale de 2015à 2030,  et qui permet, en tout cas,  envisage une interconnexion complète des réseaux routiers entre les différentes régions. La BAD gère une facilité d’analyse de projet et d’appui au financement de ce programme. Donc, ce projet continental, il a pour vocation de soutenir justement cette volonté d’avoir un marché africain qui existe et commence à se mettre en place. 

L’autre problème essentiel et déterminant est celui relatif aux règles d’origine, comment va être traitée cette question ?

Les règles d’origines, c’est un des outils de toute zone de libre-échange. Quand on décide entre Etats ou entre groupements  régionaux de s’accorder des préférences tarifaires, il faut préalablement  quand on détermine  quel est le produit qui peut bénéficier de cette préférence-là. A quel moment, peut-on dire par exemple, que ce produit est algérien. C’est là, ou interviennent un certain  nombre  de critères qui sont notamment le niveau d’intégration de ce produit dans la valeur ajoutée nationale qui est le critère économique le plus déterminant. Ce n’est pas parce que vous êtes algérien que votre produit est algérien mais  le taux d’intégration dans la valeur ajoutée, dans la masse salariale de nombre d’employés etc. A ce moment-là on décide si votre produit est Algérien.

Est-ce que ce taux d’intégration est déjà connu ?

Justement c’est une chose qui se négocie entre Etats qui veulent constituer entre eux une zone de libre-échange. Il existe actuellement des taux pratiqués par certaines communautés régionales. Les Etats s’appuieront sur cet existant pour voir sur ces niveau exigibles est trop élevé, insuffisant, moyen ou raisonnable pour s’accorder sur un taux en la matière.  L’essentiel, c’est de ne pas arriver à des choses trop contraignantes parce qu’on risque de laisser sur le bord de la route beaucoup de PME du continent,  ou alors leur imposer des coûts d’ajustement tellement élevés, qui risquent de générer un effet d’éviction. Donc éviter ce problème de règles d’origines trop contraignantes.

Également, il faut avoir des règles d’origines les plus souples possibles pour que aussi les administrations  frontalières notamment les douanes exercent leur travail facilement. Quand vous avez des règles trop contraignantes généralement ceux qui sont en poste des administrations  frontalières, sont des agents de niveau moyen, ce qui peut parfois créer des problèmes d’interprétations et d’applications des textes. Est-ce qu’il faut appliquer les préférences régionales ou est-ce qu’il faut appliquer les règles communes ?  Donc dans ces règles d’origine, il y a une base qui existe, notamment, les règles d’origine d’inter-communauté ; il est permis de penser que cela peut constituer une base de travail sur laquelle les Etats et les institutions devraient pouvoir s’accorder dans le cadre de la zone de libre-échange continentale.        

Un des problèmes majeur est l’identification de la monnaie de change, vu que la circulation sur le continent de monnaies multiples a affaibli les échanges entre Etats, quelle serait la solution ?  N’est-il envisagé d’adopter un panier de monnaies africaines ?

Disons que c’est un facteur entravant mais qui n’est pas insurmontable puisque, par ailleurs, nos Etats entre eux ou avec le reste du monde, continuent de commercer avec des monnaies différentes. Ce qui signifie que ce qu’ils font avec le reste du monde, ils devraient pouvoir le faire avec leurs voisins immédiats ou leurs voisins à côté. Donc, oui la problématique de paiement étant un facteur qui sous tendre la concrétisation du  commerce intra régional.  Et en la matière, l’agenda du traité  d’Abuja contient également un protocole de la coopération monétaire qui ambitionne à terme, je dis bien à terme, d’avoir une monnaie en Afrique.

Déjà les premiers cadres institutionnels, c'est-à-dire le fonds  monétaire africain et l’idée d’une banque centrale africaine sont en train d’être discutés  au niveau du panel technique commis par les chefs d’Etats. Maintenant au-delà de cette ambition, il existe déjà des zones monétaires uniques dans le continent. C’est le cas de l'Union Economique et Monétaire Ouest Africaine (UEMOA), qui regroupe 8 pays, qui ont une monnaie unique, même chose pour Communauté économique et monétaire de l'Afrique centrale (CEMAC) qui regroupe 6 pays. Bien que ce soit des monnaies qui sont légèrement connectées avec l’Euro. Et la communauté de l’Afrique de l’Est qui commence déjà à voir un agenda de programmation de monnaie commune.  C’est un processus qui est relativement avancé. D’autant plus qu’au départ, ces pays qui ont connu une crise institutionnelle dans les années 90 et 2000, avaient déjà des facilités de paiement en monnaies nationales entre eux avec un système de compensation entre les banques centrales. D’autres pays, notamment le Rwanda  et quatre ou cinq pays de l’Est, qui se sont associés à ce processus, prétendent à arriver dans les années à venir, à défaut d’une monnaie unique, au moins une monnaie commune.  Donc, il y a déjà des expériences qui existent qui sont opérationnelles.

Dans l’espace CEDEAO qui est La Communauté économique des États de l'Afrique de l'Ouest, en plus des 8 pays  de l’UEMOA,  qui sont également membre de la CEDEAO,  il a été créé une agence monétaire pour les autres Etats membres de la CEDEAO, pour qu’ils mettent en place les règles de convergences macroéconomiques devant asseoir une deuxième zone monétaire et à terme, les deux vont fusionner  pour constituer un espace monétaire de la CEDEAO. Donc il y a des expériences qui existent et qui permettent d’asseoir  et d’élargir, ou d’inspirer les autres pour la mise en place d’une monnaie commune. 

Vous avez proposé de commencer le projet avec déjà un premier groupe de pays, qui sont-ils et croyez-vous que cela va avoir un effet d’entraînement sur les autres ?   

Ce n’est pas tant une proposition, qu’un questionnement. Dans la mesure où le processus va démarrer et la question qui se pose est : va-t-on négocier entre groupes donc entre communautés économiques régionales, ou est- ce que chaque Etat va négocier seul ? C’est pour ca que j’ai dit : dans l’agenda de négociations, il y a d’abord les principes de négociation qui vont être  probablement les premiers éléments à être abordés. Sur ce principe-là, les Etats vont s’accorder là-dessus. L’expérience a montré  que les pays africains, et c’est peut-être l’un des point forts de processus d’intégration de continent, sont toujours prêts à signer tout, les accords, les traités, les conventions, etc.

Mais, à l’application, ça devient un problème. Les Occidentaux et les Européens de manière plus précise, ont cet avantage par rapport à nous. S’ils ne  sont pas d’accord sur une chose, ils le disent. Ils se séparent mais ils continuent de négocier. Ils se retrouvent six mois et s’ils se mettent d’accord,  ils signent et mettent en œuvre.  Entre nous, on n’aime pas dire qu’on n’est pas d’accord, la preuve, on signe les conventions mais le niveau d’application est généralement faible. Il faut sortir des pièges du consensus puisqu’il est difficile de l’obtenir, tous les Etats ne sont pas au même niveau de développement et n’ont pas les mêmes potentiels et la même capacité de compétition sur le marché régional ; est-ce qu’on ne devrait pas privilégier une approche à géométrie variable en négociant les principes et les instruments de mise en œuvre.

A partir de ce moment-là, ceux qui sont prêts, ils vont ici et maintenant et les autres au fur et à mesure quand ils seront prêts, ils rejoindront. L’Europe a commencé comme ça, pourquoi pas nous ? Donc c’est un processus d’élargissement évolutif. C’est pourquoi, je dis que c’est beaucoup plus un questionnement qu’une réponse pré-établie, de mon point de vue, il serait plus judicieux une fois d’accord sur les fondamentaux de cette zone de libre-échange, que ceux qui sont prêts, qu’ils aillent maintenant, cela va permettre à l’avenir de stimuler les autres pays. 2017 c’est l’ouverture des négociations, on arrivera, on n’arrivera  pas, on verra bien, mais ce qui est certain, c’est que dès l’instant où nous avons 15 comme la CEDEAO par exemple ou 6 ou 8, pourquoi ne serait-il pas possible d’aller plus loin ? Cela devrait être possible de mon point de vue et l’ambition est raisonnable.

Vous êtes optimiste ?

Quand on veut faire l’intégration régionale, il faut être optimiste, il faut croire aux vertus des espaces économiques, des espaces permettant de créer des synergies.

Aujourd’hui, l’espace économique optimal, ce n’est plus la nation, c’est la région. La nation est devenue quelque chose de très étroit, mêmes les grandes économies au niveau mondial multiplient les zones de libre-échange.           

Nassima Benarab (Dossier de L’Eco, paru dans le n°109 / du 1er au 15 avril 2015)

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