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Yassine Benadda, Economiste
"L’endettement du pays est malheureusement inéluctable" Abonnez-vous au flux RSS des articles

04 oct. 2015
10:10
0 commentaire "L’Algérie subira de plein fouet la contraction des investissements"

Dans cette interview, Yassine Benadda, Economiste et auteur de l’ouvrage « Comment l’Algérie doit développer son économie afin d’éviter la banqueroute qu’on lui prédit », analyse la situation actuelle marquée par la fragilisation des positions financières du pays, le comportement du gouvernement face à la crise et propose des pistes de travail à même d’éviter au navire de foncer droit sur l’iceberg. 

 

L’Eco : De l’avis de bon nombre de prévisionnistes et experts, les cours du pétrole ne risquent de remonter la pente de sitôt, ce qui mettrait les positions financières algériennes à rude épreuve, fragilisées déjà par une dégringolade des cours qui dure depuis maintenant plus d’une année. Comment voyez-vous l’état de résilience de l’économie algérienne face au choc pétrolier pour le reste de l’année et pour 2016 ?

Yassine Benadda : Si l'on exclut l’apport des hydrocarbures, l’économie algérienne est pratiquement sous ajustement structurel depuis le milieu des années 80. Sauf retournement miraculeux des cours du baril, la situation devrait continuer à se dégrader car les fondamentaux de notre économie ne sont pas solides. En l’état actuel des choses, aucun rebond n’est donc possible, car les réformes macroéconomiques et structurelles pourront permettre une résilience à court terme de notre économie, qui reste encore à construire. La croissance algérienne devrait donc connaître un net ralentissement en 2015 et surtout en 2016. En effet, elle subira de plein fouet la contraction des investissements (publics et privés), la baisse des dépenses des ménages (même avec la réforme du crédit à la consommation),  l’augmentation du chômage, le maintien d’une inflation élevée et le creusement des déficits publics. De plus, la résilience de la position extérieure de l’Algérie va donc continuer à rapidement s’éroder, d’autant que le niveau des importations restera insoutenable. Cela constituera un risque additionnel pour la balance des paiements extérieurs à court terme. Nous sommes malheureusement rentrés dans un cycle négatif qui contribuera à accentuer la vulnérabilité de l’économie algérienne.

Si les cours de pétrole venaient à s’installer durablement en dessous des 50 dollars le baril, certains estiment que les réserves de change cumulées par le pays risquent de s’évaporer au plus tard début 2017. Ce serait ainsi un prélude à un retour à l’endettement extérieur. Que pensez-vous ?

Soumis à des prix du baril de brut bas, l’endettement du pays est malheureusement inéluctable. Au rythme actuel,  nous risquerons de commencer à emprunter plutôt en 2018. En effet, la baisse des matières premières (si celles-ci se poursuivent) conjuguera  avec les mesures restrictives prises par le gouvernement (dévaluation du dinar, licence d’importation et réglementation sur le commerce extérieur) devrait retarder l’échéance. Fondamentalement, l’endettement n’est pas un problème si celui-ci a  pour objectif de créer de la richesse. Aujourd’hui, aucun pays développé ne vit sans dettes publiques. Il n’est sans doute pas exagéré de soutenir que l’économie contemporaine repose sur le crédit. Le problème de l’emprunt futur de l’Algérie est différent. Celui-ci aura probablement pour objectif d’assurer l’autosuffisance alimentaire du pays, de maintenir les transferts sociaux  ou de payer les dépenses de fonctionnement de l’état pour éviter les risques sociaux. Pour rappel, l'Algérie est pour l'instant un pays qui importe le plus (20 %) et qui exporte le moins (1%) de produits agroalimentaires.  De plus, la démographie ne cessera de croître, ce qui amplifiera le phénomène d’ici là. Le plus inquiétant à mon sens, à court terme, n’est pas forcément l’endettement mais le risque de stagnation du PIB d’ici 2017. Notre croissance a été avant tout artificielle durant les dernières années, celle-ci a été tirée par les investissements colossaux du secteur public (20% du PIB depuis une décennie). La baisse inévitable de celle-ci risquerait de fragiliser notre économie et d’augmenter de manière significative le chômage. Et de facto, cela pourrait accroître les déséquilibres sociaux déjà précaires.

Quels sont, d’après vous, les principaux facteurs ayant contribué à cette situation désastreuse dans laquelle s’est empêtrée l’économie algérienne ?

En premier lieu, j’évoquerais l’idéologie de nos politiques économiques keynésiennes basées sur la relance qui s'effectue par la dépense publique. Or, même si celles-ci ont fonctionné aux USA, il ne demeure pas moins que des pays mieux structurés que l’Algérie (dont la France ou l’Allemagne) l’ont mises en place par le passé avec des résultats qui les ont conduits principalement à augmenter leurs endettements. En second lieu, les politiques d’achat de la paix sociale à n’importe quel prix. Ces politiques, souvent populistes, dont  le but était d’éviter des troubles sociaux grâce à la hausse des salaires, le recrutement de fonctionnaires, l’Ansej et l’augmentation des subventions. La mise en place de ces palliatifs sont coûteux et fragilisent sensiblement les comptes publics. En troisième lieu, nos faiblesses en matière de stratégies et de gouvernance conjuguées au manque de volonté politique ont été l’un des facteurs déterminant dans notre échec à diversifier notre économie.  Nous avons été dans l’incapacité de profiter de nos avantages concurrentiels, préférant souvent la facilité à l’effort ; l’importation à la production ; l’assistanat à la place du travail, l’informel au formel. Quatrièmement, nous avons laissé à l’abandon  notre système éducatif et la recherche. Les conséquences ont été désastreuses en matière de développement du capital humain et la fuite des cerveaux.  Enfin, pour conclure, nous avons favorisé souvent le statu quo pour maintenir les équilibres du pouvoir au détriment de l’intérêt commun. Cela a eu des conséquences désastreuses en matière du climat des affaires, du développement des industries locales ou de mise en place de reformes structurant le marché. 

Le gouvernement a adopté une série de mesures pour faire face à la crise, en s’attaquant à certaines niches d’importations, le gel de certains projets…etc. Serait-ce la bonne méthode à même d’éviter un scénario à la vénézuélienne ?

Les différents gouvernements ont eu beaucoup de mal à avoir une approche pragmatique à long terme. Malheureusement, en situation de crise, c’est encore pire. Les hommes politiques sont souvent poussés à réagir dans l'urgence, avec une vision à court terme qui entretient à son tour la crise. A titre d’exemple, la baisse du niveau des engagements extérieurs des établissements bancaires, imposée par la banque d’Algérie, risquerait d’affecter la production industrielle locale et de défavoriser les PME/PMI ou d’altérer les investissements. Pour conclure, les nouvelles mesures entreprises par l’état risqueraient  plus de baisser l’attractivité du pays que de réussir à éviter un scénario à la vénézuélienne.

Quelles sont les pistes de travail que vous recommandez afin d’éviter au paquebot de foncer droit sur l’iceberg ?

Pour faire face au contre-choc pétrolier actuel, nous devons avant tout redonner de la confiance aux acteurs économiques, celle-ci est nécessaire, non seulement pour les investisseurs mais aussi pour les citoyens afin de se projeter dans l’avenir. Or, aujourd’hui, elle (la confiance) fait cruellement défaut à cause de l’instabilité politico-économique du pays. Afin d’arriver à cet objectif, il est crucial de donner des signaux rapides et forts en faisant évoluer considérablement notre législation financière, commerciale et sociale en la simplifiant et en la modernisant. Dans ce cadre, nous pouvons mettre en œuvre des réformes simples et véloces tels que: faciliter la création d’entreprise, supprimer la loi 51/49 sur les investissements étrangers, réformer le code travail, moderniser le système bancaire, lutter contre la contrefaçon, simplifier le transfert de dividendes pour les entreprises fabriquant en Algérie et durcir encore plus la législation sur les importations destinées à la revente en l'état. Nous devons aussi agir sur la structure des dépenses budgétaires. Face à la baisse des cours du baril, la restructuration des dépenses de l’Etat est primordiale. Nous devons contenir les transferts sociaux en les ciblant et en redéployant une partie de ces nouvelles ressources vers des investissements qui permettront de créer des nouveaux secteurs élevant de facto la croissance. Enfin, nous devons nous engager dans des réformes structurelles importantes à moyen terme telles que : la réforme de l’Etat, l’amélioration de l’efficience des dépenses publiques, l’enseignement supérieur, la formation, etc. 

Ali Ben Mohamed (L’Eco n°119 / du 16 au 30 septembre 2015)

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