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Mourad Ouchichi, Economiste
«Il faut soustraire l’économie aux manipulations politiques» Abonnez-vous au flux RSS des articles

24 janv. 2015
12:01
0 commentaire M. Ouchichi, enseignant à l’université de Bejaia

Dans son dernier ouvrage, publié par les éditions Déclic, Mourad Ouchichi, Economiste de formation et enseignant à la faculté d’Economie de l’Université de Bejaia et auteur de l’ouvrage intitulé: « Les Fondements politiques de l’économie rentière en Algérie », revient dans cette interview, parue dans les colonnes de L’Éco (N°103 / du 01 au 15 janvier 2014), sur les principales problématiques abordées et analysées dans son livre. Lesquelles problématiques touchent essentiellement aux origines du mal de l’économie algérienne et à la nature des obstacles qui se dressent contre la transition de l’économie algérienne.  

 

L’Eco : « Les Fondements politiques de l’économie rentière en Algérie », votre dernier ouvrage, publié par les éditions Déclic, revient sur l’évolution de l’état de santé de l’économie algérienne sous ses différentes facettes. Pouvez-vous nous faire un petit synopsis du contenu de ce livre ?

Mourad Ouchichi : C’est une analyse rétrospective, synthétique et critique de l’histoire de l’économie algérienne depuis l’indépendance à nos jours. La problématique principale est celle de comprendre la nature des obstacles à la réussite de la transition algérienne vers une économie productive. Etant économiste de formation, j’ai dû me résoudre à admettre que les concepts et théories économiques en cours étaient insuffisants, voire incapables de permettre l’analyse et la compréhension de la sphère marchande algérienne étant donné, d'abord, son caractère rentier mais beaucoup plus, et surtout la nature de l’articulation entre le politique et l’économique dans ce pays. Ainsi, c’est en préparant ma thèse de doctorat en sciences politiques que j’ai pris conscience des limites méthodologiques et conceptuelles de l’économie comme science pour appréhender le cas algérien. Dès lors, j’ai fait le choix de m’inscrire dans un cadre plus large qui est celui de la sociologie. En fait, j'ai opéré une sorte de migration scientifique à la recherche des grilles d'analyse et outils de compréhension d’une réalité bien trop énigmatique. L’approche sociologique s’est avérée en effet la mieux adaptée pour décrypter les caractéristiques d’une sphère économique dans laquelle les lois et fonctionnement n’obéissent pas à la rationalité et aux lois de la science économique, mais aux impératifs et priorités politiques du régime. Ce dernier n’a d’autre préoccupation que de contrôler tous les pouvoirs (législatifs, judiciaires, syndicaux, médias, etc.), mais le premier pouvoir que le régime s'applique depuis toujours à subordonner, c'est le pouvoir économique. En fait, la plus grande des résistances au changement que déploient les tenants du pouvoir, se situe à ce niveau. Dans leur conception des choses, il est hors de question que l’Algérie réussisse sa transition vers une économie productive, car cela induirait la redéfinition et la réinitialisation des rapports d’autorité entre le pouvoir central et les agents économiques et au-delà, avec la société civile. Autrement dit, l'avènement d'une économie productive risque de faire perdre au régime le monopole qu’il exerce sur les leviers de pouvoir - par la redistribution de la rente pétrolière - et donc sa domination de la société. C’est celle-là « la philosophie » des décideurs algériens et de leur base sociale clientéliste. A partir de là, il est aisé de comprendre les échecs répétitifs, à vrai dire les avortements forcés de toute tentative de réforme économique.

Dans votre ouvrage, vous mettez le doigt là où ça fait mal ; là où les maux qui rongent l’économie algérienne, se font ressentir. Pouvez-vous nous en parler ?

Je préfère aborder la question d'abord du point de vue des causes du mal plutôt que de ses symptômes que tout le monde connaît et vit quotidiennement au demeurant. Ainsi, de mon point de vue, je conçois que c’est l’utilisation politique des ressources économiques qui explique la persistance tragique du caractère rentier de l’économie algérienne. Que ce soit durant les décennies 1960/1970/1980, qualifiées outrageusement d’années du socialisme, ou celles de 1990/2000/2010, désignées tout aussi faussement d’années de libéralisme économique, une constante demeure : la fonction instrumentale que le régime politique assigne aux ressources économiques. Depuis 60 ans, les ressources du pays sont utilisées non pas pour amorcer les dynamiques d’accumulation, mais à des fins de contrôle et de domination de la société, pour le maintien et la régénération du régime. Pour revenir aux symptômes, notez que le régime pour entretenir et maintenir sa clientèle - y compris dans les couches salariées - distribue une partie des ressources de la rente pétrolière qu'il gère à sa guise sous forme de transferts sociaux, salaires, bonifications d'intérêts et autres subventions sans contrepartie productive. Ceci provoque plusieurs phénomènes économiques et sociopolitiques qui s’alimentent mutuellement pour provoquer une situation dans laquelle ni le niveau des salaires réels, ni les taux de profit ne peuvent être suffisamment importants pour enclencher une dynamique d’accumulation.

L’injection de monnaie sans contrepartie productive provoque des poussées inflationnistes. Outre qu’elle déséquilibre le système de prix et l’affectation optimale des ressources, l’inflation érode le pouvoir d’achat, notamment celui des revenus fixes, réduit la demande effective et la propension à l’épargne. À la baisse de leurs salaires réels, les travailleurs ripostent et revendiquent l’augmentation de leurs salaires nominaux, ce qui entraîne la réduction des profits. Par ailleurs, la diminution de l’épargne nationale renchérit l’investissement et fait dépendre l’économie entière des seuls investissements publics, ce qui n’est pas sans répercussion sur l’emploi et les salaires. Un cercle vicieux qui s’autoalimente en permanence, entraînant la dépréciation du travail comme valeur sociale et la généralisation des comportements rentiers à tous les niveaux de la société.

Dans votre livre, vous proposez également, en appendice, les conditions militant pour l’émergence d’une économie productive et efficace. Quelle est la voie que vous préconisez en la matière ?

L’analyse combinée de la trajectoire économique du pays durant ces deux dernières décennies et la nature de l’Etat algérien, ou du régime politique qui l’a investi pour être plus pertinent, m'a permis de conclure sur le fait que l’échec de la transformation de l’économie algérienne en économie productive de marché s’explique, comme je l'ai souligné auparavant, essentiellement par le type d’articulation entre le politique et l’économique. Autrement dit, c’est l’encastrement du champ économique algérien dans la sphère politique qui empêche la réussite de toute entreprise de réforme économique. A ce propos, la question du changement politique comme préalable à la réussite des réformes économiques en Algérie est, à notre avis, capitale pour toute réflexion sur les conditions de succès de la transition algérienne vers le marché. Il s’agit de revoir radicalement le lien entre la société, l’Etat et le Marché. Redonner à la première, son autonomie et sa souveraineté dans le choix de ces dirigeants. Désencastrer la sphère économique et la soustraire aux manipulations politiques et restreindre le rôle de l’Etat à la régulation par la force de la loi et uniquement, sans oublier son rôle social pour assurer  la cohésion de la société. Des réformes structurelles à la fois politiques et économiques sont nécessaires.

Ali Ben Mohamed

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