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Mohamed Achir, Enseignant-chercheur à l’Université de Tizi-Ouzou, option Finances
"Le dinar a été dévalué pour atténuer le choc de la crise" Abonnez-vous au flux RSS des articles

24 sept. 2015
14:31
0 commentaire "La valeur du dinar est directement affectée par le choc pétrolier"

Dans cette interview, Mohamed Achir, Enseignant-chercheur à l’Université de Tizi-Ouzou, revient sur la dernière dévaluation opérée sur la monnaie nationale, ses tenants et aboutissants. Selon lui, cette dévaluation sert d’un mécanisme qui consiste à mettre certains indicateurs financiers à l’abri de la chute des prix du pétrole. Mais cette dévaluation n’est pas sans conséquences sur l’entreprise, sur les ménages…

 

L’Eco : Dans la perspective de la faiblesse des cours du pétrole sur les marchés internationaux, la Banque d’Algérie a opéré une nouvelle dévaluation de la monnaie nationale. Cela s’inscrit-il dans le cadre des ajustements financiers qui s’opèrent en période de crise ?

Mohamed Achir : Il est utile de rappeler que les objectifs recherchés à travers la dévaluation d’une monnaie nationale sont souvent soutenus et proposés par le FMI. La dévaluation est comptée parmi les mesures dites d’ajustement structurel. Les pays en voie de développement (PVD) qui sont frappés par des crises financières et qui ne disposent pas d’une politique économique structurelle et de stratégie de planification à long terme, ont souvent recours à la dévaluation afin d’atténuer le choc de la crise. En effet,  le déficit de la balance des opérations courantes (balance commerciale) et des opérations en capital, le rapprochement de la valeur de la monnaie nationale  à  un taux de change réel reflétant les fondamentaux de l’économie et l’encouragement des exportations sont les principaux objectifs recherchés à travers la dévaluation. C’est pourquoi un changement de l’équivalence légale entre une monnaie nationale et des monnaies étrangères doit être une décision stratégique étant donné qu’il peut toucher carrément à la structure économique d’un pays. La baisse de la valeur d’une monnaie ne  peut générer  automatiquement une compétitivité et rééquilibrer la balance de paiements, la crise peut même s’aggraver à long terme. 

Quelles seraient les conséquences de cette dévaluation d’après vous ?

La décision de dévaluation est prise lorsqu’on considère que le taux de change d’une monnaie est surévalué. Ce qui cause en conséquence un déficit de la balance commerciale et un manque de compétitivité-prix des produits locaux destinés à l’exploration. Théoriquement, le fait de ramener la valeur de la monnaie nationale à son équilibre entraînera un certain équilibre des comptes extérieurs.  Or, la réalité est complexe du fait notamment de la difficulté de construire un modèle d’équilibre du taux de change. Le Mexique d’ailleurs qui avait appliqué des dévaluations successives depuis 1994, a rencontré de sérieux problèmes économiques (chômage, inflation) sans pour autant attendre les objectifs escomptés. En ce qui concerne l’Algérie, la dévaluation du dinar, contrairement à celle appliquée les années 1990 avec le plan d’ajustement structurel dicté par le FMI, ne s’inscrit pas dans une politique structurelle visant les objectifs cités ci-dessus. Ce n’est qu’une réaction face au choc pétrolier. Faut-il définir la juste valeur de la monnaie nationale ? Est-elle surévaluée ? Est-elle sous-évaluée ?  La question est complexe surtout en l’absence d’études approfondies en la matière. En tout cas, le dinar algérien est calculé par un régime de change flottant dirigé et enregistre une marge de fluctuation réajustée par  la Banque d’Algérie afin de rapprocher le taux de change nominal au taux de change réel et dans l’objectif d’établir  un taux de change effectif réel (TCER)  reflétant les fondamentaux de l’économie algérienne, en l’occurrence le niveau des exportations du pétrole, le taux d’inflation, la compétitivité et l’évolution des échanges extérieurs avec les principaux partenaires économiques.

N’est-ce pas que cette dévaluation de la monnaie nationale est intimement liée à la chute des prix du pétrole sur les marchés internationaux… 

 La valeur du dinar est certes directement affectée par le choc pétrolier.  La baisse de plus de 50% des prix du pétrole et  des recettes de la balance commerciale a affecté sensiblement les équilibres des comptes financiers extérieurs. Les réserves de change sont en train de fondre, passant de 178 milliards de dollars, fin 2014, à 158 milliards de dollars à la fin du premier trimestre 2015. Mais la question qui se pose, est  la dégringolade du dinar face au dollar américain. Ce taux de change du dinar par rapport au dollar reflète-t-il réellement le taux de change d’équilibre ?  Les autorités monétaires et financières n’ont-elles pas procédé à une  dévaluation discrétionnaire consistant à gagner quelques marges en termes d’augmentation de recettes extérieures libellées en dollar américain ? Face au tarissement de la rente pétrolière, une telle mesure augmentera artificiellement la valeur de la fiscalité pétrolière qui, rappelons-le, s’est érodée en enregistrant une baisse de 28,2% au premier trimestre 2015 par rapport à la même période de 2014. Aussi, la dévaluation peut créer une illusion monétaire à travers l’augmentation artificielle de la masse monétaire destinée au financement de l’économie, sachant que les liquidités globales des banques ont baissé à la fin mars 2015 s’établissant à 2186,81 milliards de dinars contre 2730,88 milliards de dinars à fin décembre 2014. Cette contraction est due à la baisse des dépôts du secteur des hydrocarbures qui a servi longtemps à doper la masse monétaire et les crédits à l’économie.

Certains maillons de la chaîne économique seront durement affectés par la chute de la valeur du dinar. Pouvez-vous nous en parler ?

La dévaluation touchera tout un circuit d’une chaîne économique et les conséquences vont être préjudiciables. La valeur des actifs industriels, des biens acquis en monnaies étrangères, des projets évaluées en monnaies étrangères…et connaîtront une dévaluation et perdront leur valeur en termes de garantie et de valeur résiduelle. Les banques vont être également touchées considérablement par la dévaluation des actifs des entreprises clientes. L’augmentation du coût de la vie pour les ménages aura comme répercussion immédiate, un effet positif sur l’afflux sur les produits manufacturés importés, mais en même temps, négatif sur la consommation interne de produits locaux dont les inputs sont en majorité importés, ainsi que sur les marchés fonciers et immobiliers qui connaîtront un ralentissement drastique, entraînant une chute de la fiscalité interne induite par ce créneau jusque-là porteur en Algérie. Dans l’absolu, toute dévaluation de la monnaie locale sans production interne est une mesure prise sous la contrainte et engendre plus d’effets négatifs à moyen terme que d’effets positifs à court terme, ses effets étant plus une illusion de réajustement comptable des écritures publiques, qu’un redressement effectif des dites finances.

Ali Ben Mohamed (L’Eco n°118 / du 01 au 15 septembre 2015)

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