vendredi 20 octobre 2017 Recevez l’actualité par courriel ou flux RSS

Mohamed Achir, enseignant chercheur à la faculté d’économie de Tizi Ouzou
« Ce qui menace la stabilité d’un pays est l’informel organisé » Abonnez-vous au flux RSS des articles

18 mar 2012
10:00


L’Eco : la prévention et la lutte contre le blanchiment d'argent et le financement du terrorisme viennent d'être renforcés par une ordonnance publiée au Journal officiel n°8 de l'année 2012. Au-delà de ce que stipule ce nouveau texte, pensez-vous qu’il est possible, dans les faits, de lutter contre le blanchiment d’argent lorsque l’informel tend à s’imposer comme règle économique par excellence, notamment dans les différentes transactions ?

Mohamed Achir : je pense qu’il est nécessaire de faire la différence entre l’informel relevant de la criminalité organisée, l’informel prédateur des deniers publics et l’informel de survie. Ces phénomènes doivent être traités différemment et assujettis à des textes de lois y afférents. Le docteur Deborah Harrold, professeur au Bryn Mawr College (Columbia) et spécialiste de l’économie algérienne, distingue entre l’économie clandestine et l’économie informelle. Elle considère que «l’informel peut constituer un facteur de stabilité, en ce sens il peut s’avérer nécessaire». En Algérie, l’économie informelle représente plus de 40% de la taille de l’économie nationale, mais l’informel de survie constitue un moyen d’atténuation sociale. Il revient aux pouvoirs publics de créer des mécanismes économiques susceptibles d’intégrer progressivement l’économie informelle, qualifiée aussi par certains économistes d’économie voilée, comme les activités de l’artisanat, dans l’économie nationale. L’économie informelle est présente même dans les pays développés, elle serait de l’ordre de 15% au Canada et de 8% en Suisse. Cependant, ce qui menace la stabilité d’un pays est l’informel organisé relevant de la criminalité comme le blanchiment d’argent, la fuite de capitaux et le financement des actes terroristes. Effectivement, il n’est pas facile de lutter contre ce fléau lorsqu’une grande partie de la société vit de l’économie informelle et pratique des transactions financières et commerciales par le recours aux espèces. Le gouvernement est impuissant devant les lobbys spéculateurs et les milieux d’affaires ; d’ailleurs, il n’arrive toujours pas à généraliser la mesure du règlement obligatoire par chèque ou virement des transactions dépassant les 500 000 DA. Pis encore, le gouvernement a réglé le volume des transactions en cash en le divisant par deux par la création du billet de 2 000 DA. Cette situation est préoccupante et rend la politique monétaire de la Banque d’Algérie moins efficace en termes de gestion de la masse monétaire et de lutte contre l’inflation.

La Cellule de traitement du renseignement financier (CTRF) a reçu 5 000 déclarations de soupçon de blanchiment d'argent depuis 2005, a révélé en janvier dernier le ministre des Finances, Karim Djoudi. N’est-ce pas une partie émergée de l’iceberg, d’après vous ? 

La prolifération des opérations de blanchiment d’argent et des transactions financières informelles ne menace pas seulement l’équilibre d’une économie, mais, plus grave encore, fragilise et disloque les institutions de l’Etat en rendant, par voie de conséquence, la légitimité de tout un Etat de plus en plus précaire et sa capacité d’intervention moins efficace. Ceci pourrait provoquer un cercle vicieux dont l’Etat pourrait être l’otage de groupes d‘intérêts occultes qui exercent un lobbying invisible en termes de corruption législative et de proposition de lois «sur mesure» contenant des facilités sélectives pour leurs activités mais au détriment des autres. Il est important de rappeler que l’une des causes du déclin de l’empire ottoman a été la propagation de la corruption (le bakchich) à tous les niveaux. Il est plus que jamais temps de refonder les institutions politiques, juridiques, économiques et sociales capables de réconcilier le citoyen avec l’Etat. Car ce ne sont pas les lois qui manquent, le problème se situe au niveau de la mise en place d’institutions de régulation capables de mener le paquebot à bon port. C’est à la fois le gouverné, à travers la société civile, et le gouvernement, par le biais des instances exécutives et juridiques, qui rendent des comptes à la société.

Outre le blanchiment d’argent, quel serait le risque pour un pays dont l’économie est mal régulée de voir une partie importante des transactions de change et de commerce se dérouler dans un circuit informel ?

Je pense qu’il est évident qu’un Etat riche mais de non-droit soit exposé à des formes multiples de corruption. Selon l’indice de perception de la corruption de l’année 2011, publié par Transparency International, l’Algérie est classée à la 112e place derrière 15 pays africains comme le Gabon, Djibouti et Burkina Faso. La faiblesse structurelle des institutions nationales, l’inertie et l’incapacité des pouvoirs publics à exercer un contrôle rigoureux sur les fonctionnaires et les opérateurs économiques ont conduit à une situation de gaspillage des ressources financières importantes injectées dans le cadre des investissements publics. Les fléaux comme la surfacturation, les potsde- vin, l’abus de fonction, la malversation, les indus avantages, les commissions et le chantage ont structuré les entreprises et les institutions de l’Etat. Cette situation désastreuse a altéré le climat des affaires du pays en provoquant l’incertitude et la perte de confiance dans les institutions. En ce qui concerne les transactions de change et celles relatives au commerce informel, on peut recourir aux explications fournies par deux courants économiques, à savoir l’approche libérale et l’approche de l’école institutionnelle américaine. Pour la première, le recours à l’informel et la corruption, en général, sont le résultat de la faiblesse de l’offre de biens et services publics par rapport à une demande forte et pressante. Dans le cas où le demandeur ne peut pas satisfaire sa demande, il peut être amené à verser une commission en vue d’atteindre son objectif. Pour la seconde école, «le pouvoir discrétionnaire très souvent mis à la disposition des agents publics est l’une des causes de la corruption. Ce pouvoir discrétionnaire peut être couplé à des situations de monopole ». Ces cas sont très fréquemment rencontrés dans le secteur des entreprises d’Etat gérant des rentes de situation. Je pense que les deux explications peuvent éclairer le cas des transactions de change informel en Algérie. Le recours au square Port-Saïd, à Alger, est le résultat de la faiblesse de l’offre de change par les banques et les bureaux de change ainsi que la faiblesse du secteur bancaire algérien. En l’absence d’un vrai Etat régulateur, capable de mettre en place des mécanismes de change, il faut ouvrir un débat, entre les principaux opérateurs et spécialistes de la question, en faveur d’un taux de change administré ou flexible et mesurer les avantages et les inconvénients des deux.  

Ali Ben Mohamed

Sur le même sujet
16avril 2012

Bellache Youghourta, maître de conférences « L’économie souterraine est plus grave que l’informel »

23mars 2016

Immobilier : 3 déclarations de soupçon transmises à la CTRF

12oct. 2015

Zahir Serrai, Expert en Finances, établi à Londres "L’Algérie risque d’aller à l’endettement extérieur en 2016"

Votre commentaire

Inscrivez-vous  ou  connectez-vous  afin de pouvoir laisser un commentaire.