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Mouloud Hedir, Expert et ancien négociateur pour l’OMC
«L’Algérie est le pays de Cocagne pour les étrangers» Abonnez-vous au flux RSS des articles

27 nov. 2014
09:57
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La question de l’adhésion de l’Algérie à l’OMC revient sur la scène économique sur fond de polémique, dans laquelle même le ministre du Commerce s’est impliqué. Entre les pour qui estiment que notre pays ne saurait rester plus longtemps en dehors de cette organisation, et les contre qui alertent sur les dangers de notre appartenance à ce regroupement mondial, en ce sens que c’est l’avenir de l’économie algérienne qui est en jeu. Moulour Hedir, ex-secrétaire général du ministère du Commerce, aujourd’hui expert, est partie prenante de ce débat et livre ses impressions dans cet entretien, paru dans les colonnes de L’Éco (N°98 / du 16 au 31 octobre 2014).

 

L’Eco : Alors que le ministre du Commerce soutient mordicus que l’adhésion l’OMC est inévitable et contribuera au développement de l’économie, des experts lui opposent la concurrence déloyale, mais aussi la mise de la clé sous le paillasson de 40% des entreprises nationales. En somme, une polémique s’est installée entre les pour et les contre. Qu’en pensez-vous ?

Mouloud Hedir : Bien sûr que les règles de l’OMC constituent une forme d’épreuve insurmontable pour le système économique vermoulu qui est le nôtre. Et c’est ce système que nous avons besoin de réformer de toute urgence pour préparer notre pays à affronter la phase de l’après-pétrole et pour organiser sur ces bases, les termes de notre relation au monde de demain. Le vrai débat de notre pays, ce n’est pas de savoir comment il va dépenser (ou gaspiller, pour dire les choses plus crûment) les ressources financières qu’il tire temporairement d’une richesse de son sous-sol, mais comment il doit l’utiliser en s’organisant pour en faire le socle d’une richesse plus pérenne fondée sur le travail et le savoir des Algériens. Quant à l’entrée dans l’OMC, qui n’est pas une fin en soi mais simplement l’acceptation d’un mode d’organisation universel qui régit aujourd’hui les relations commerciales entre les Etats du monde, elle devra trouver les réponses appropriées dans cette projection de la place de notre pays dans le monde économique de demain. C’est de ce débat-là dont nous un besoin vital. Tout le reste est polémique stérile.

Quels sont, selon vous les avantages et les inconvénients de l’adhésion de notre pays à cette organisation ?

Je vous fais remarquer que le dossier algérien au GATT puis à l’OMC est actif depuis 1987. Malgré le temps passé, l’opportunité d’une décision souveraine de l’Etat algérien, celle de rejoindre les rangs d’une organisation internationale, n’est toujours pas tranchée. Pour un pays comme l’Algérie, cela n’est pas sérieux. Cela étant, la véritable question n’est pas celle de savoir quels avantages et quels inconvénients s’attachent à cette accession, mais plutôt celle des termes dans lesquelles devrait s’organiser, pour le bien de l’Algérie et pour la défense de ses intérêts économiques et commerciaux, la relation de notre économie avec le reste du monde. Pour l’instant, et bien que nous ne soyons pas membre de cette organisation commerciale multilatérale et que nous ne soyons donc pas tenus aux règles qui la régissent, je vous fais observer que cette relation est absolument catastrophique pour nos intérêts les plus immédiats comme pour nos intérêts futurs. Notre marché interne est envahi par les fabrications étrangères. Nos producteurs étouffent sous le poids de la bureaucratie. Notre climat à l’investissement est exécrable. Nos banques n’arrivent pas à recycler leurs gigantesques ressources dans des projets utiles. Notre dépendance alimentaire a explosé littéralement au cours des dix dernières années. Notre industrie est réduite à la portion congrue. La compagnie maritime nationale a quasiment disparu, dans l’indifférence totale. Nos ports commerciaux sont des sources de surcoûts qui se chiffrent en milliards de dollars annuellement. Et plus que jamais, le pétrole et le gaz, à l’état brut, sont les seuls produits que nous ayons à échanger avec le monde. L’économie algérienne de 2030, c’est pour demain : de quoi sera-t-elle faite quand les hydrocarbures viendront à diminuer ou à faire défaut ? Qui se soucie de sa préparation ? Pour l’heure, personne ne semble vraiment s’en inquiéter. C’est triste à dire mais, dans le monde très dur qui nous entoure, l’Algérie est un pays qui dort. Pour notre propre devenir et pour notre propre sécurité, il est temps qu’il commence à ouvrir les yeux.

Beaucoup de voix s’élèvent, y compris de l’extérieur pour presser l’Algérie d’y aller. Cela, au moment où le cycle de Doha est toujours dans l’impasse et qu’une cinquantaine de multinationales négocient des marchés, entre elles, loin des règles de l’OMC. Est-ce normal ?

Le rôle que jouent les multinationales est effectivement opaque, il échappe souvent aux Etats, y compris aux plus développés parmi eux. Il faut arrêter de rêver, l’économie mondiale est une scène cruelle et impitoyable. On peut trouver cela anormal, on peut le déplorer, mais c’est dans ce contexte-là que l’Etat algérien, comme tous les Etats du monde, doit s’efforcer de tirer son épingle du jeu et de protéger au mieux les intérêts de ses citoyens. Pour l’heure, il a beau jeu de s’abriter derrière le rempart d’une rente financière que lui procure le commerce du pétrole. Mais ce rempart est fragile et risque d’être emporté le jour où la ressource naturelle viendra à manquer. De même qu’il cédera vite face à une crise potentielle du marché pétrolier, comme celle vécue en 1986.  Quant à ces pseudo-pressions externes pour pousser l’Algérie sur le chemin de l’OMC, je ne les vois nulle part, personnellement. L’Algérie, c’est le pays de Cocagne pour les exportateurs du monde entier. Nos balances commerciales sont déficitaires avec plus de 90% de nos partenaires commerciaux. Pour les autres, qui achètent nos hydrocarbures, ils sont bien contents de trouver un partenaire aussi conciliant et qui garantit sans sourciller leur approvisionnement pour un produit naturel aussi sensible. Nos partenaires s’accommodent très bien de notre absence de l’OMC. C’est nous autres Algériens qui avons à nous inquiéter de ce que notre Etat soit absent d’une scène où se négocie le sort des échanges mondiaux et où il a pourtant une place à tenir et une parole précieuse à porter.     

Quelle lecture faites-vous de la conditionnalité de revoir à la hausse les prix de l’énergie, des subventions de certains produits de première nécessité et l’aide à l’agriculture,  sachant que l’Union européenne consacre une grande partie de ses subventions au Programme agricole commun  (PAC), soit la bagatelle de 436 milliards d’euros pour la période 2014-2020 ?

L’accession à l’OMC est un processus long et complexe et qui suppose une vraie capacité et un savoir-faire en termes de négociation des conditions détaillées et précises touchant au régime du commerce extérieur de chaque pays. En aucun cas, cela ne peut être réduit à une « formalité de signature », comme vous le dites. Quant aux conditionnalités auxquelles vous faites référence, j’attends de voir plus clair, pour ma part. Faute d’information fiable, tout un chacun est libre de faire des plans sur la comète. Avez-vous remarqué qu’aucun responsable officiel algérien n’en a jamais fait état publiquement en posant le problème de manière précise ? Le jour où les vraies cartes seront posées sur la table et où nous saurons exactement quelles concessions économiques ou commerciales sont demandées à l’Algérie, alors nous pourrions commencer à en débattre en connaissance de cause et de manière professionnelle. Ce jour-là, on pourra dire que nous sommes sortis de notre immobilisme et que nous avons fait le premier pas dans la bonne direction.

Pourquoi, selon vous, le processus d’adhésion est entouré d’opacité. Qu’est-ce que l’Algérie n’a pas su négocier ?

Il est vrai que cette négociation est un processus qui, jusqu’à son aboutissement, doit rester confidentielle et donc, un certain degré d’opacité est indispensable. Mais, tout de même, ce processus ne peut pas s’allonger à l’infini. Et, sans avoir à partager le secret des discussions, les responsables concernés devraient tout au moins rendre compte publiquement des véritables points de blocage de la négociation, après tant d’années et tant d’échéances ratées quant à la finalisation de l’accession à l’OMC. On pourrait en conclure rapidement que le consensus de nos dirigeants politiques autour de cette accession n’est pas réuni. Mais le fait de ne même pas pouvoir disposer d’une information minimale sur les raisons objectives du blocage, pour une question aussi essentielle, est un cruel aveu de la profondeur vertigineuse des disfonctionnements qui affectent le système de décision économique dans notre pays. 

Pourquoi l'Algérie a signé l'Accord d'association avec l'Union européenne avant son adhésion à l'OMC, sachant que l'UE parle pour 27 pays. N'a-t-on pas mis la charrue avant les bœufs ?

Il s’agit là d’une question majeure et je vous remercie de la poser. En principe, une bonne approche des négociations aurait dû conduire à finaliser d’abord la négociation d’entrée à l’OMC, avant celle de l’accord d’association avec l’Union européenne. Il faut rappeler que, suivant l’article 6 de l’accord d’association, l’ensemble des règles de l’OMC sont applicables, de droit, à nos échanges avec l’Union européenne, soit pour plus de 50% de notre commerce extérieur.

Cette approche n’a pu prévaloir dans les faits, les autorités algériennes ayant refusé de mener à bien la négociation à l’OMC, à leur yeux trop complexe, alors qu’elles n’ont pas pu résister aux pressions politiques des pays de l’Union à un moment où, il est vrai, le pays sortait à peine d’une décennie d’isolement international lié aux troubles de sa situation sécuritaire. Dans la pratique, ce statu quo s’est maintenu et la perspective de l’accession à l’OMC s’est progressivement éloignée, ce qui a généré de profonds déséquilibres dans la politique commerciale extérieure du pays, des déséquilibres auxquels, malheureusement, personne ne semble prêter attention. Au titre de ces déséquilibres, qui relèvent d’aspects techniques, mais aussi économiques et politiques, on relèvera notamment :

I-  la poursuite du démantèlement tarifaire avec ce partenaire, dont on oublie qu’il s’agit de la première puissance économique au monde, va créer ipso facto une pression insoutenable, de la part de nos autres partenaires dans le monde, pour la négociation des tarifs douaniers sur une base NPF (base de la nation la plus favorisée) au niveau de l’OMC ;

II- l’octroi du traitement national systématique (article 32-b de l’accord) pour les échanges de services, soit pour tout un pan essentiel de notre économie, gêne manifestement les efforts actuels du gouvernement pour définir une politique cohérente vis-à-vis des investisseurs étrangers. Comme il sera difficile de généraliser cet avantage à l’ensemble des pays partenaires, cette disposition constitue, dans les faits, une forme de blocage de toute la négociation au titre du GATS (accord de l’OMC sur les services) dont je ne vois pas personnellement comment elle pourra être raisonnablement contournée. En d’autres termes, cette version de l’accord d’association est un handicap majeur pour la finalisation de notre entrée à l’OMC.

III- Enfin, le déséquilibre le plus important, pour notre politique économique extérieure, c’est celui de devoir, pour un pays en développement comme l’Algérie, céder chaque année un avantage douanier de 2 Mds de $US à la première puissance économique mondiale. Alors qu’en contrepartie, aucune forme d’avantage commercial n’est accordée à Sonatrach pour ses exportations d’énergie sur le marché européen. Et, sur le front de l’investissement européen dans notre pays, conçu au départ comme une voie possible du rééquilibrage à terme de nos échanges, les résultats restent d’une indigence complète. Au total, pour l’Algérie, c’est une véritable saignée en termes de transfert de ressources. Et on n’ose pas imaginer, par exemple, que les 2 Mds de $US d’avantages tarifaires aux produits européens puissent être cédés, même pour une faible part, dans le cadre d’accords commerciaux préférentiels avec des pays frontaliers (comme le Mali, le Niger ou d’autres), ce qui ouvrirait une voie complémentaire aux efforts que déploie l’Algérie pour sécuriser, sur le long terme, ses relations avec son hinterland africain. De mon point de vue, le rééquilibrage de notre politique commerciale externe nécessitera un travail de longue haleine qui passera nécessairement, le moment venu, par une discussion plus franche et plus professionnelle avec notre partenaire européen.

Faouzia Ababsa

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